Au début de l’année 1946, la Guyane célébrait l’un des plus longs carnavals de son histoire, sur neuf dimanches.
Mais ce qui devait être un moment de fête tourna à l’atroce. D’un côté, des Cayennais inquiets et épuisés par la vie quotidienne et l’histoire récente, de l’autre, des tirailleurs à bout de patience, loin de chez eux.
Ce mélange fragile était la toile de fond du drame à venir.
Cayenne sous tension
Les habitants, confrontés à une vie quotidienne difficile – pénuries, présence militaire constante et séquelles économiques de la guerre – vivaient dans un état de vigilance permanente.
Depuis les émeutes de 1928, qui avaient suivi la mort de Jean Galmot à Cayenne, les autorités françaises avaient envoyé des tirailleurs sénégalais pour "maintenir l’ordre.
Alors qu'ils étaient envoyés par rotation tous les trois ans, la guerre avait interrompu ce système, maintenant des hommes épuisés et frustrés par un exil prolongé et des promesses de retour non tenues. Le Capitaine Serre, leur chef, leur avait promis un départ synchronisé avec le sien pour la métropole.
Mais il n'en sera rien : lorsqu’il obtint son retour deux ans plus tard, il n'en fallut pas plus pour exacerber ces militaires las du retour au pays. L’un d’eux tua un collègue attaché à son bureau et fut lui-même abattu par un militaire européen.
Un dimanche de violence
Le 23 février 1946, à l’approche du départ des tirailleurs, les rumeurs se répandirent dans les bistrots de Cayenne :
Nous ferons la bagarre
Le dimanche 24, les festivités commencèrent normalement. Mais un incident banal au Dancing Palace, où un tirailleur arracha le masque d’une danseuse, dégénéra rapidement. La violence s’étendit dans les rues : passants, musiciens, jeunes et vieillards furent pris pour cible, matraqués, piétinés et blessés.
Le lendemain, lundi 25 février, la situation s’aggrava. Des patrouilles de militaires eurent du mal à contenir les tirailleurs, qui tirèrent dans les rues de Cayenne.
On dénombra 8 morts et 61 blessés. La foule chercha refuge au Camp Rochambeau, sous la protection des Américains, prévenus par le gouverneur Surlemont. Les tirailleurs restèrent à l’écart jusqu’à leur embarquement, le mardi 26, à bord du paquebot Saint Domingue.
Tandis que Cayenne tente de reprendre son souffle il restait une tension palpable. Les rues marquées par la violence portaient le souvenir d’une colère contenue trop longtemps.
Comprendre ce moment, ce n’est pas excuser la violence : c’est percevoir l’humanité de ceux qui ont vécu cette période et préparer le lecteur à voir au-delà de l’émeute.
Un héritage méconnu
L’incident illustre combien la tension accumulée pendant la guerre et l’éloignement forcé de leur terre natale pesait sur ces soldats. Le retour différé, les promesses non tenues et la fatigue d’années de service loin de chez eux ont transformé un simple conflit en tragédie sanglante. Ce drame résonne aussi avec l’histoire coloniale française…
