Aujourd’hui, si le monde entier « s’enjaille » sur du shatta, si des figures du dancehall comme Jahyanai King ou Bamby évoluent à l’international, cette musique caribéenne raconte une histoire plus large : celle de sons qui voyagent, se croisent et se transforment bien au-delà des frontières.
Avant le shatta, il y a le dancehall venu de Jamaïque, nourri par le reggae et le digital. Plus tôt encore, le hip-hop, adopté par une génération qui cherchait sa voix et sa place.
Les enfants de là-bas grandissent alors avec ceux d’ici, dans une culture de la street où les influences circulent plus vite que les générations ne peuvent les transmettre. Une jeunesse qui construit ses propres codes, entre ce qu’on attend d’elle et le monde qu’elle découvre.
Manuel Istace fait partie de ceux qui ont contribué à faire voyager le dancehall jusqu’en Europe. Pourtant, rien ne semblait, au départ, le conduire jusque-là.
Issu d’une famille de journalistes belges, il grandit avec un sentiment de décalage dans une société où les différences créent autant de curiosité que de rejet. Ses parents lui transmettent l’ouverture au monde, le libre arbitre, le goût de la réflexion et une certaine idée de la tolérance. Mais dehors, il se sent à part, parfois rejeté. Et d’une certaine manière, il rejette aussi ce monde trop rigide qui ne lui ressemble pas.
Anarchiste dans l’âme, fasciné par les cultures et les trajectoires humaines, il trouve naturellement sa place parmi les rejetés, les marginaux, les rêveurs. Et il s’y sent bien.
Lui qui dessine au point d’intégrer les Beaux-Arts découvre un univers fait de graffiti, de musique et de partage, notamment autour de l’Arlequin, un disquaire devenu point de rencontre pour une jeunesse bruxelloise.
Une jeunesse métissée qui évolue entre racisme, incompréhension et sentiment d’exclusion, et qui invente ensemble ses propres codes, son propre langage, sa propre manière d’exister. On s’y retrouve, on échange des sons, des idées, des influences.
C’est là que Manuel devient peu à peu Uman, et découvre les rythmes, les voix et la chaleur des Caraïbes. Ce n’est plus seulement une musique qui entre dans sa vie, mais une autre manière d’habiter la ville, de parler, de marcher, de s’exprimer. Avec l’émission H.I.P H.O.P de Sidney, tout un imaginaire déferle, comme une déflagration musicoculturelle sur une génération en mal de représentation.
Du rap, des textes, de la contestation. Uman y retrouve l’énergie punk qu’il aime tant. Mais le reggae et le ragga apportent autre chose : une forme de nonchalance caribéenne, une manière plus douce d’habiter la révolte. Car s’il rappe, il le fait avec mélodie. Brut dans les mots, porté par une voix grave et posée, qui donne du relief sans jamais atténuer le fond. Une manière de raconter un monde qui lui fait mal aux yeux. Des murs tagués aux radios, des dubplates aux scènes underground de Bass Culture, tous les moyens deviennent bons pour faire circuler les musiques urbaines et jamaïcaines. Avec un pied solidement ancré dans la scène hip-hop émergente, Bass Culture s’impose peu à peu comme un sound system incontournable à Bruxelles, reconnu pour ses soirées ouvertes, métissées et fédératrices. On y croise parfois des figures comme Daddy Nuttea, Lord Kossity ou Daddy K. Uman y construit progressivement son identité artistique, entre hip-hop, reggae et culture sound system. Entre deux projets, il pose ses premiers textes. Sa voix commence à circuler. Il participe aussi à différents projets liés à De Puta Madre, où rap, graffiti et production musicale se nourrissent encore librement.
Petit à petit, il affine une voie plus personnelle, moins collective, plus intime.
En 2003, il sort sa première mixtape solo, Umanizm. Une voix pour les incompris. Une énergie brute mais profondément humaine. Une révolte qui ne cherche pas la haine, mais le sens : « C’est une question de fond, pas une question de forme. » Avec le temps, le mouvement grandit. Le hip-hop devient une industrie, le dancehall se popularise largement. Mais dans cette évolution, certains discours se durcissent, certains codes deviennent des postures, parfois déconnectées de ce qu’ils racontaient au départ.
Uman prend alors du recul.
En 2007, il publie son premier album solo, L’aventure c’est l’aventure. Sa musique ralentit, s’apaise, gagne en profondeur. Le reggae y prend davantage de place : un reggae plus introspectif, plus conscient, plus personnel. Depuis, il continue d’avancer sans jamais entrer dans une case, si ce n’est la sienne. Tantôt a cappella avec une guitare, tantôt en collaboration avec des artistes comme le chanteur guyanais Gifta ou, plus récemment, Attila, il poursuit sa route en électron libre.
Loin du star-system, il semble avoir conservé l’essentiel : la liberté de créer, à son rythme, selon ses propres règles, tout en restant attentif au monde qui l’entoure.