Au printemps 1652, plusieurs centaines d’hommes et de femmes quittent la France pour une terre encore largement inconnue : la Guyane.
Ils ne partent pas simplement à l’aventure. La Compagnie de la Terre Ferme de l’Amérique ambitionne d’y établir une colonie, d’y développer le commerce et d’y implanter le christianisme.
Parmi les voyageurs se trouve Antoine Biet, prêtre et aumônier de l’expédition. Son récit, publié quelques années plus tard, permet de suivre presque au jour le jour cette aventure qui va rapidement tourner au drame.
Le 18 mai 1652, la troupe embarque à Paris.
Biet évoque l’enthousiasme du départ, les embrassements et les adieux. Il écrit que certains se séparent « pour ne se revoir jamais ».
À peine les bateaux ont-ils quitté Paris qu’un premier drame survient.
L’abbé de Marivault, désigné pour diriger la mission religieuse, tombe dans la Seine et se noie. Selon les récits, l’accident se produit alors que les embarcations passent près de la porte de la Conférence, à l’extrémité du jardin des Tuileries.L’expédition poursuit pourtant sa route.
De Paris à Rouen, puis jusqu’au Havre, les étapes s’accumulent. Le départ vers l’Amérique est retardé et les provisions prévues pour la colonie commencent à être consommées avant même que les navires ne prennent la mer.
Lorsque la flotte quitte finalement Le Havre, le 2 juillet, Biet constate que les réserves sont insuffisantes.
Il manque de la farine, de la viande salée, des légumes, du vin, de l’eau-de-vie et du sel. Il n’y a ni huile, ni chandelles, ni même de filets pour pêcher.
Le religieux en vient à écrire qu’il lui semble que l’on s’est proposé de « faire périr sept ou huit cent personnes de gaieté de cœur ».
La traversée ne fait que commencer.
L’escale à Madère
Ils atteignent finalement l’île le 24 juillet.
L’escale devait permettre de refaire les provisions. Elle se prolonge pourtant pendant onze jours. Les colons consomment une partie de leurs réserves et certains vendent même leurs effets personnels pour boire au cabaret.
Le gouverneur portugais accueille néanmoins Roiville avec générosité. Il lui offre des moutons, des volailles, des confitures d’écorces de citron, du vin et même « un fruit inconnu en Europe qui est fort commun dans l’Amérique, que l’on appelle des bananes ».
Après cette halte, il faut reprendre la mer.
Enfin, Cayenne
Le 30 septembre 1652, après plus de quatre mois de voyage, les navires atteignent Cayenne.Pour les colons, l’arrivée devrait être l’aboutissement de l’expédition. Elle ressemble plutôt au commencement d’une nouvelle épreuve.
À Cépérou, ils découvrent un fort fragile et une population européenne réduite à quelques survivants des précédentes tentatives françaises de colonisation.
Le gouverneur Huet de Navarre finit par se rallier aux nouveaux venus. Le fort passe sous leur contrôle.
Il faut maintenant tout reconstruire.
Les bagages sont débarqués dans la Grande Anse. Un camp de tentes est installé. Les hommes commencent à fortifier les lieux et à remettre le fort de Cépérou en état.
Antoine Biet, lui, regarde les lieux avec les yeux du religieux. Il cherche les traces du christianisme et constate qu’il n’y a ni véritable chapelle, ni autel, ni même de croix au cimetière.
Une croix sera finalement érigée quelques semaines plus tard.
Mais la priorité de la colonie est ailleurs.
Il faut manger.
« Des carcasses vivantes »
Les colons travaillent à la reconstruction du fort alors qu’ils devraient cultiver la terre.Le four à pain est trop petit. Les pêcheurs manquent. Les maigres réserves restantes sont en partie conservées pour les équipages des navires.
La faim gagne la colonie.
Puis viennent les maladies.
Biet décrit des hommes devenus « comme des carcasses vivantes, hâves et défaits, sans vigueur et sans force ».
Le cimetière qu’il vient de bénir se remplit rapidement.
Les moustiques et les maringouins harcèlent les habitants. Les chiques s’attaquent aux pieds. Les diarrhées et les « flux de sang » emportent de nombreux colons.La Guyane rêvée depuis la France devient une lutte quotidienne contre la faim, la maladie et l’épuisement.
Quatorze captifs
C’est dans cette colonie à peine installée qu’un autre épisode vient marquer durablement l’histoire de Cayenne.Un corsaire, connu sous le nom de Classe le François, fait naufrage dans les environs de la colonie. À son bord se trouvent notamment quatorze personnes réduites en esclavage, capturées au Pernambouc, au Brésil.
Les autorités de Cayenne confisquent les captifs et décident de les employer aux travaux et à la mise en valeur des terres.
Ces quatorze personnes constituent le premier groupe de personnes d’origine africaine réduites en esclavage attesté dans la colonie française de Cayenne.
L’épisode ne correspond pas encore à une traite organisée vers la Guyane. Mais il marque une étape importante : l’esclavage fait désormais partie, de manière documentée, de la nouvelle colonie.
De Cépérou à Rémire
Pendant que la situation se dégrade à Cépérou, les dirigeants cherchent un lieu plus favorable pour développer la colonie.Le choix se porte sur Rémire, à une douzaine de kilomètres du fort.
À partir de novembre, les travaux commencent.On construit des habitations, un four à pain, des magasins et une église. Les terres sont défrichées et mises en culture. Des parcelles sont distribuées aux habitants.
La nouvelle implantation s’organise autour de la rivière de Rémire et du Mahury. Les cartes dressées à cette époque montrent déjà les habitations, les terres cultivées et les premières constructions.
Pendant un temps, la colonie semble prendre forme.
La première église de l’établissement est construite avec des moyens rudimentaires : un toit de feuilles de palmier, un chœur séparé de la nef par une balustrade de gros roseaux.
Même dans la difficulté, on tente donc de bâtir une société nouvelle.
Mais la réalité finit par rattraper les colons.
Une colonie au bord du désastre
Les vivres continuent de manquer. Les maladies ne reculent pas. Les travaux épuisent les hommes et les tensions entre les dirigeants de l’expédition s’aggravent.L’ambition était pourtant considérable.
La Compagnie voulait établir une colonie française, développer le commerce et le négoce et participer à la conversion des populations amérindiennes au christianisme.
Mais l’entreprise ne parvient pas à atteindre ses objectifs.
À la fin de 1653, les survivants abandonnent Cayenne.
L’expédition qui avait quitté Paris avec de grandes ambitions s’achève dans l’échec.
Antoine Biet repart avec ses souvenirs et ses notes. Son témoignage nous laisse aujourd’hui l’un des récits les plus précieux sur les débuts de la colonisation française en Guyane.
À travers ses pages apparaissent les premiers forts, les terres défrichées de Rémire, les rencontres avec les populations amérindiennes, la faim, les maladies et les rivalités qui minent la colonie.
Mais aussi un événement qui allait prendre une importance immense dans l’histoire de la Guyane : l’arrivée documentée, dès 1652, de personnes africaines réduites en esclavage.
L’expédition a échoué.
Son histoire, elle, nous est restée.