À Kourou, les relations entre une partie de la population et les légionnaires du 3e Régiment étranger d’infanterie sont déjà tendues. Au cours des semaines précédant le mois d’août 2006, plusieurs soldats sont agressés. Les incidents se multiplient, la méfiance s’installe et chacun semble attendre que la situation finisse par déraper.
Le 6 août, une nouvelle agression va mettre le feu aux poudres.
Œil pour œil, dent pour dent
Une cinquantaine de légionnaires du 3e Régiment étranger d’infanterie (REI) ont décidé de se faire justice eux-mêmes et s’en prennent, dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 août 2006, à des civils dans la ville de Kourou.
Ces dernières semaines, sept soldats ont été victimes de violences. Mais c’est l’agression d’un légionnaire, dimanche midi, qui aurait déclenché cette expédition punitive. Quelques heures plus tard, des hommes encagoulés et armés de bâtons et de battes de base-ball quittent leur caserne.
Le bilan de la soirée est lourd. Plusieurs habitants sont blessés et plusieurs doivent être hospitalisés. Les réactions ne se font pas attendre. Dès le lendemain, Patrick Lassée, officier supérieur adjoint du 3e REI, qualifie les actes d’« inexcusables » et annonce que les membres du commando ont été identifiés.
Le maire de Kourou, Jean-Étienne Antoinette, condamne pour sa part « cet acte d’une violence inouïe », ainsi que toutes les formes de justice privée. Plusieurs plaintes sont déposées. Des auditions commencent et deux légionnaires sont placés en garde à vue.
Retour sur l’expédition punitive
Il est environ 22 h 30 sur la plage de la Cocoteraie lorsqu’une troupe d’une cinquantaine d’hommes encagoulés, armés de bâtons et de battes de base-ball, débarque.
« Tous les dimanches sur cette plage, il y a de nombreuses animations et de nombreuses familles étaient présentes », raconte Marc-Phillipe Coumba, journaliste à RFO Guyane. Les hommes masqués s’en prennent aux jeunes Guyanais présents sur place.
Mais les légionnaires ne s’arrêtent pas là. Ils poursuivent leur route vers le centre-ville. Place Galilée, plusieurs habitants sont pris à partie. Un homme d’une trentaine d’années, qui se trouve dans sa voiture, est notamment passé à tabac et doit être hospitalisé.
L’expédition se poursuit jusqu’à la Cité 205, où plusieurs jeunes sont également pris pour cible, avant que le groupe ne se disperse.
Dans la nuit, les gendarmes interviennent pour protéger un militaire poursuivi par des jeunes. À leur tour, ils sont pris pour cible par des jets de pierres.
À l’époque, le 3e REI compte 280 légionnaires permanents et environ 340 militaires en séjour de courte durée. Installé à Kourou depuis 1973, le régiment a notamment pour mission de participer à la protection du Centre spatial guyanais.
Une insécurité palpable
Les tensions entre les soldats de la Légion et une partie de la population kouroucienne ne datent pourtant pas de 2006.
En 1985 déjà, des affrontements avaient opposé militaires et habitants. Un légionnaire avait été tué et plusieurs Kourouciens blessés lors de ces violences. À la suite de ces événements, les légionnaires avaient été interdits d’accès au centre-ville pendant plusieurs années, avant d’être de nouveau autorisés à y entrer en 1993.
Vingt ans plus tard, les relations restent tendues. Kourou connaît également un climat d’insécurité important, qui nourrit les crispations.
« Il y a des gens de tout horizon, même d’anciens prisonniers », souligne alors Marc-Phillipe Coumba. En entrant dans la Légion, ces hommes mettent de côté leur nationalité et rejoignent une nouvelle famille, comme le résume leur devise : Legio patria nostra, « la Légion est notre patrie ».
La Légion étrangère est implantée à Kourou depuis 1973. Sa mission principale est alors liée à la protection du Centre spatial guyanais, mais ses hommes participent également aux missions de souveraineté et à différentes opérations sur le territoire.
Des sanctions exemplaires
Face à la gravité des faits, la Légion annonce rapidement des mesures conservatoires.
« Les responsables vont être très sévèrement punis, aucune obstruction ne sera faite au bon déroulement de la justice », déclare Patrick Lassée. Une enquête judiciaire est ouverte, accompagnée d’une enquête interne.
Les légionnaires sont consignés dans leurs quartiers et interdits de sortie. L’objectif est alors clair : faire retomber la tension et éviter de nouveaux affrontements.
Mais à Kourou, la colère est forte. Des responsables politiques dénoncent cette expédition punitive et réclament que toute la lumière soit faite sur les circonstances de cette nuit.
L’affaire ne s’arrêtera pourtant pas aux premières mesures prises dans les jours qui suivent.
Ce qu’il s’est passé ensuite
L’enquête aboutit quelques mois plus tard à un procès. En décembre 2006, 28 légionnaires comparaissent devant le tribunal correctionnel pour leur participation à l’expédition punitive.
En janvier 2007, 17 d’entre eux sont condamnés à des peines allant de six à dix-huit mois de prison avec sursis.
Vingt ans après, cette nuit d’août 2006 demeure un épisode marquant de l’histoire récente de Kourou. Elle a ravivé des tensions déjà anciennes entre la population et le 3e REI et laissé derrière elle une question qui dépassait largement cette seule nuit : jusqu’où peut-on aller lorsque ceux qui sont censés faire respecter l’ordre décident, à leur tour, de se faire justice eux-mêmes ?